Dernière fois, première fois
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| Copyright Photo : David Mark |
Je peux normalement me dire que c'est la dernière fois que j'ai à supporter ce que je traverse ces jours-ci... Des effets qui étaient devenus une petite routine, qui étaient plus ou moins attendus, que j'avais parfois déjà oubliés, entre deux cures...
La première nuit après la dernière chimio, excitée comme une puce par la dexaméthasone, je n'ai pas trouvé le sommeil avant quatre ou cinq heures du matin. Heureusement, je peux rester au lit jusqu'à dix heures, ça ne dérange personne. J'étais néanmoins debout un peu plus tôt que ça, parce que décidément, complètement dopée. Mais c'était la dernière fois.
Cette nuit en revanche, le médicament ayant cessé son effet énergisant, la fatigue m'a rattrapée et j'ai dormi comme une souche jusqu'à passé dix heures. Néanmoins, c'est la nuit où je me réveille à plusieurs reprises, trempée de sueur, obligée de m'éponger avec un essuie de bain... Dernière fois aussi.
Mes ongles sont à moitié morts, non plus douloureux comme au début du traitement, mais carrément insensibles et en partie décollés. Je dois être prudente en attendant qu'ils repoussent... À propos de repousse, j'ai quelques cils qui frangent mes paupières, mais il ne mesurent qu'un millimètre. Il n'y a que moi qui les vois, en me collant au miroir ! Même chose pour mes sourcils, ça n'en est qu'au tout début. Mais ça chatouille !
Dans les jours qui viennent, je risque de ressentir encore des courbatures ou des maux de tête, d'être essoufflée au moindre effort. J'aurai sans doute encore pour un long moment la sensation que mes plantes de pieds et le bout de mes doigts sont insensibles et remplis de sable. Ce sont les nerfs qui doivent se refaire, et ça, ça prend beaucoup de temps (jusqu'à un an ou deux).
Je suis débarrassée aussi de mon cathéter et du pansement à mon bras. Grégory, l'infirmier, n'a eu qu'à tirer doucement sur le fin tuyau bleu qui menait jusque dans ma poitrine. Il est ressorti presque sans que je le sente, c'est impressionnant de voir ces quarante centimètres de fil à scoubidou (un peu plus fin que ça, évidemment) apparaître et de se dire que c'était dans mon corps !
C'est donc la dernière fois, pour plein de choses, alors qu'il y a quelques mois, à l'inverse, c'était la première fois. Je me souviens d'avoir pris ça comme une aventure, avec curiosité - parce que c'était la meilleure façon de supporter le choc, pour moi.
Encore aujourd'hui, j'ai du mal à réaliser que je suis passée par là, que j'ai eu un cancer, que j'ai traversé ces 140 jours de chimio. Ce n'est pas comme un voyage qu'on prépare des mois à l'avance ; ça vous tombe dessus. Le lendemain, vous embarquez, vous perdez vos cheveux, tout va très vite, on n'a pas le temps d'y penser, et c'est sans doute bien comme ça.
À présent que je vois les choses depuis l'autre rive, je dirais que cette traversée est à la fois pire et moins grave que ce que j'imaginais. Je pensais par exemple que j'allais être malade tout le temps, vomir ou me sentir à tout le moins nauséeuse après chaque cocktail, mais ce ne fut pas le cas. Par contre, j'ignorais tout des effets sur les ongles, ou des neuropathies (picotements dans les extrémités).
On a une vision fantasmée et parcellaire de la chimiothérapie tant qu'on n'en a pas subi une soi-même, ou qu'on ne l'a pas vécue de très près (en tant que parent, conjoint, aidant proche, infirmier...). C'est logique. Il y a donc, dans cette vision, des choses qu'on dramatise, et d'autres qu'on n'anticipe pas du tout, qu'on n'imagine même pas.
Finalement, c'était quand même assez différent de ce que je croyais. Moins effrayant, mais parsemé de légers handicaps et désagréments que je n'avais pas envisagés, comme avoir la bouche hyper pâteuse, des palpitations, le nez qui coule, un moins bon équilibre. Ou encore les aliments qui prennent un goût sucré, la peau super sèche, la libido au point mort, les jambes en coton...
Si jamais ce n'était pas vraiment la dernière fois, si un jour je me fais encore pincer par un crabe, et qu'il faut en repasser par là, je saurai maintenant ce qui m'attend... et je saurai que je peux le faire, en tout cas si je suis aussi bien soutenue que je l'ai été jusqu'ici (parce que sans l'aide de mes parents par exemple, beaucoup de choses auraient été plus compliquées...).
Maintenant aussi, par rapport à ceux et celles qui sont en traitement pour l'instant, ou qui seront confrontés à un cancer plus tard, je sais un peu mieux de quoi il s'agit. Un peu mieux seulement, parce que tout de même, chaque personne réagit différemment, ça reste éminemment personnel, et je ne peux pas généraliser ma propre expérience.
Grâce à ce blog enfin, j'espère que ce qui était une réalité lointaine, pour certain d'entre vous - comme ça l'était pour moi au départ - ont pu également se faire une idée plus juste, ou plus concrète, de ce que tout ça représente et d'une façon d'y faire face, qui n'est pas parfaite et qui n'est pas la seule possible, mais qui aura été la mienne !

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